L’agité du Bocal

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« Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des Nazis, c’est qu’il était payé ». Cette phrase de Sartre écrite en 1945 dans « Portrait d’un antisémite » (publié dans « Les Temps Modernes », et repris plus tard chez Gallimard sous le titre de « Réflexions sur la Question juive ») inspira à Céline ce pamphlet en réponse. Il l’envoya à Jean Paulhan qui ne le publia pas.

 

 Par  Louis Ferdinand Celine


Je ne lis pas grand-chose, je n’ai pas le temps. Trop d’années perdues déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d’article, le Portrait d’un Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… une façon de « Lamanièredeux »…

Ce petit J.‑B. S. a lu l’Étourdi, l’Amateur de Tulipes, etc. Il s’y est pris, évidemment, il n’en sort plus… Toujours au lycée, ce J.‑B. S. ! toujours aux pastiches, aux « Lamanièredeux »… La manière de Céline aussi… et puis de bien d’autres… « Putains », etc. « Têtes de rechange »… « Maïa »… Rien de grave, bien sûr. J’en traîne un certain nombre au cul de ces petits « Lamanièredeux »… Qu’y puis-je ? Étouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d’honneur, je n’en parle jamais, c’est tout. Progéniture de l’ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.‑B. S. ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu’il s’agit d’un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n’en parlerais plus…   

Mais page 462, la petite fiente, il m’interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu’ose-t-il écrire ? « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé. «  Textuel.

Holà ! Voici donc ce qu’écrivait ce petit bousier pendant que j’étais en prison en plein péril qu’on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu’on m’assassine ! C’est l’évidence ! Ici ! Que je t’écrabouille ! Oui !…

Je le vois en photo, ces gros yeux… ce crochet… cette ventouse baveuse… c’est un cestode ! Que n’inventerait-il, le monstre, pour qu’on m’assassine ! A peine sorti de mon cacao, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451, il a le fiel de nous prévenir : « Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l’honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion. »

Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.B.S. d’y voir bien clair, ni de s’exprimer nettement, J.B.S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l’obscurité dans mon anus… J.B.S. parle évidemment de lui-même lorsqu’il écrit page 451  : « Cet homme redoute toute espèce de solitude, celle du génie comme celle de l’assassin. » Comprenons ce que parler veut dire… Sur la foi des hebdomadaires J-B.S. ne se voit plus que dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis bien forcé de ne plus voir J.B.S. que dans la peau d’un assassin, et encore mieux, d’un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes.  

Voici que je m’emballe ! Ce n’est pas de mon âge, ni de mon état… J’allais clore là… dégoûté, c’est tout… Je réfléchis… Assassin et génial ? Cela s’est vu… Après tout… C’est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l’être, c’est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ?… c’est à voir… oui certes, cela peut éclore… se déclarer… mais J.B.S. ? Ces yeux d’embryonnaire ? ces mesquines épaules ?… ce gros petit bidon ? Ténia bien sûr, ténia d’homme, situé où vous savez… et philosophe !… c’est bien des choses…

Il a délivré, parait-il, Paris à bicyclette. Il a fait joujou… au Théâtre, à la Ville, avec les horreurs de l’époque, la guerre, les supplices, les fers, le feu. Mais les temps évoluent, et le voici qui croît, gonfle énormément, J.B. S. ! Il ne se possède plus… il ne se connaît plus… d’embryon qu’il est il tend à passer créature… le cycle… il en a assez du joujou, des tricheries… il court après les épreuves, les vraies épreuves… la prison, l’expiation, le bâton, et le plus gros de tous les bâtons : le Poteau… le Sort entreprend J.B.S… les Furies ! finies les bagatelles… Il veut passer tout à fait monstre ! Il engueule de Gaulle du coup !

M’avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié « sous la botte » de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l’avoue… Vous avez emporté tout de même votre petit succès au « Sarah », sous la Botte, avec vos Mouches… (*)

Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective… L’on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d’envoyer vos confrères détestés, dits « Collaborateurs » au bagne, au poteau, en exil… Serait-ce assez cocasse ? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte au tout premier rôle… en ténia persifleur et philosophe… Il est facile d’imaginer cent coups de théâtre, péripéties et rebondissements des plus farces dans le cours d’une féerie de ce genre… et puis au tableau final un de ces « Massacre Général » qui secouera toute l’Europe de folle rigolade ! (Il est temps !) Le plus joyeux de la décade ! Qu’ils en pisseront, foireront encore à la 500e !… et bien au-delà ! (L’au-delà ! Hi ! Hi !) L’assassinat des « Signataires », les uns par les autres !… vous-même par Cassou… cestuy par Eluard ! l’autre par sa femme et Mauriac ! et ainsi de suite jusqu’au dernier !…

 Vous vous rendez compte ! L’Hécatombe d’Apothéose ! Sans oublier la chair, bien sûr !… Grand défilé de filles superbes, nues, absolument dandinantes… orchestre du Grand Tabarin… Jazz des « Constructeurs du Mur »… « Atlantist Boys »… concours assuré… et la grande partouze des fantômes en surimpression lumineuse… 200.000 assassinés, forçats, choléras, indignes… et tondues ! à la farandole ! du parterre du Ciel ! Choeur des « Pendeurs de Nuremberg »… Et dans le ton vous concevez plus-qu’existence, instantaniste, massacriste… Ambiance par hoquets d’agonie, bruits de coliques, sanglots, ferrailles… « Au secours ! »… Fond sonore : « Machines à Hurrahs ! »… Vous voyez ça ? Et puis pour le clou, à l’entr’acte : Enchères de menottes ! et Buvette au sang. Le Bar futuriste absolu. Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux… du matin même ! sang d’aorte, sang de foetus, sang d’hymen, sang de fusillés !… Tous les goûts !

Ah ! quel avenir J.B. S. ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la vraie petite flûte à ravir !… déjà presque un vrai petit artiste ! Sacré J.B. S.

les-deux-megots Cimetière du Montparnasse

(*)  Lucette Destouches témoigne :  Gen Paul nous a trouvé un appartement au 4 rue Girardon où, à partir du mois de février 1941, on a habité sans jamais vraiment s’installer. Il y avait une grande pièce avec nos affaires et une petite où l’on couchait et d’où l’on voyait le Sacré-Coeur. 

C’est là qu’un jour au début des années 1940, en pleine occupation, j’ai vu arriver Jean-Paul Sartre qui venait demander à Louis d’intercéder en sa faveur auprès des Allemands pour qu’on joue à Paris sa pièce les Mouches. Louis a refusé il lui a dit n’avoir aucun pouvoir auprès des Allemands. C’était vrai, mais Sartre ne l’a sans doute pas cru, il lui en a voulu et plus tard il l’a accusé d’avoir écrit des pamphlets à la solde des allemands.

 ( in Céline secret   Ed.  Grasset 2oo1 ~ p. 64)

 

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4 thoughts on “L’agité du Bocal

  1. Jean-Michel

    Les deux plus grands écrivains français, et de très loin, au XX° siècle étaient l’un, un homosexuel mondain hypersensible et l’autre un médecin antisémite de banlieue également hypersensible. Marcel et Louis-Ferdinand.

    Et ce qu’ils ont de moins que Jean-Paul Sartre c’est le culte des « idées », des « concepts », les deux n’ont travaillé que sur l’émotion, le vif du sujet, et pour cela ils auront des lecteurs pendant quatre ou cinq siècles tous les jours.

    Mais qui lit encore Sartre?

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  2. Enrico Merguez-Harissa

    Était-ce la peine de tirer des latrines ce texte coprolalique de coprophage ? Par contre, l’info passionnante est de découvrir Sartre quémandant une intervention auprès des occupants nazis pour faire jouer sa pièce. Quand je pense au terrorisme intellectuel de Sartre dans toutes les années qui ont suivi, c’est désespérant! Je savais déjà qu’il était à Berlin en 1936 et que cela ne l’empêchait pas d’écrire La Nausée.

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  3. JM Post author

    Il y eu d’autres pamphlets dont Céline fut l’auteur…

    Céline se flattait d’être – en matière de style – « le seul inventeur du siècle » qui pour mieux nous communiquer ses émotions, utilisait cette langue parlée si pleine de fougue, de verve et de tournures populaires. Sans doute peut-on lui reconnaître d’autres particularités et trouvailles originales qui ne laissent de surprendre ses adulateurs, les amenant parfois jusqu’à une sorte de « célinolâtrie »…

    Pour autant est-il alors encore possible d’apprécier ce Monsieur sans en faire systématiquement l’apologie ? Probablement, mais à la condition de retenir en plus de l’aspect innovateur et révolutionnaire de son style, la présence de l’idéologie raciste et de convictions haineuses dans nombre de ses écrits ?
    D’autant que si personne ne prétend plus ignorer aujourd’hui l’antisémitisme de Céline, il semble cependant que peu de ses lecteurs aient pu lire tous ses pamphlets – d’ailleurs sur son ordre non réédités – …Ils pourraient alors par exemple découvrir, dans celui intitulé « L’école des cadavres » ( Edition Denoël, 1938, p. 108), la singulière prose suivante :

    « La fameuse “soziolochie” égalisatrice, civilisatrice, fraternisatrice, annoncée à coups de tonnerres et d’éclairs à la porte de toutes les satrapies juives : URSS, Hongrie, Barcelone, Mexique (toutes banqueroutières) ce sont les peuples du Fascisme qui l’appliquent chez eux entre Aryens, contre les Juifs et la Maçonnerie. Qui a mis Rothschild en caisse ? c’est pas Daladier, c’est Hitler. Quant à l’Ère nouvelle, l’Humanité marxiste tellement “renaissante”, toute cette subterfugerie verbeuse s’est très vite déterminée en extraordinaires saturnales, déchiquetages, empaleries d’Aryens, massacreries insurpassables, tueries geôlières, tortures tartares, écorcheries de tout ce qui n’était pas juif, ne pensait pas juif. Qui a fait le plus pour l’ouvrier ? c’est pas Staline, c’est Hitler. Toutes les guerres, toutes les révolutions, ne sont en définitive que des pogroms d’Aryens organisés par les Juifs. Le Juif négroïde bousilleur, parasite tintamarrant, crétino-virulent parodiste, s’est toujours démontré foutrement incapable de civiliser le plus minime canton de ses propres pouilleries syriaques. Quinze paillotes abrahamiques au rebord du désert suffisent, tellement fantastique est leur pestilence, damnation, contamination, à rendre toute l’Afrique et toute l’Europe inhabitables. Et voici cependant le sapajou funeste que nous supplions à grands cris de recréer tous nos États, de fond en comble, nos traditions, nos vices, nos vertus, nos âmes. Pourquoi n’irions-nous pas demander tout de suite à l’hyène rigoleuse du Zoo ses recettes d’idéalisme ? Au crotale ses dévouements ? au rat d’égouts ses mystiques ? Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître. Tout ce qu’ils trafiquent, tout ce qu’ils manigancent est maudit. Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangreneux, ravageurs, pourrisseurs. Le Juif n’a jamais été persécuté par les Aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné de sa propre substance, des tiraillements de sa viande d’hybride. D’où cet état de plastronnage perpétuel, de dervicherie compensatrice, cette arrogance, cet extravagant culot, cette jactance, saoulante, cette effronterie brailleuse, si dégueulasse, si répugnante. »…

    Syntaxe sans doute originale… hypersensibilité, pourquoi pas…, et absence du culte des « idées », de « concepts » ?…en somme du travail sur l’émotion et sur le vif du sujet, qui se poursuit dans le même ouvrage en ces termes :

    « Ce sont les esprits pervers qui rendent la vie insupportable. Ils trouvent des intentions partout. Moi je me sens devenir si pervers que ça me tourne en folie raciste. Et pas qu’un petit peu ! Raciste 100 pour 100 ! Autant que communiste, sans les Juifs ! À l’heure où nous sommes, dans les circonstances si tragiques, l’indifférence n’est plus de mise. Il faut choisir, il faut opter pour un genre de perversion, ça suffit plus de se dire méchant, il faut avoir une foi terrible, une intolérance atroce, y a pas beaucoup de choix, c’est l’aryenne ou la maçonnique, juive ou anti-juive. Ça va nous donner vingt ans de rigolade. Je ressens, tellement je suis drôle, des choses encore bien plus perverses. Des véritables sadismes. Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être si racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis c’est les Juifs et les francs-maçons. Que la guerre qui vient c’est la guerre des Juifs et des francs-maçons, que c’est pas du tout la nôtre. Que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race, qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto. Que c’est bien la dégringolade au dernier cran de dégueulasserie. »

    Et pour bien préciser le tout, Céline dans cet autre pamphlet intitulé « Les Beaux Draps » propose cette définition de l’art :
    « L’art ne connaît point de patrie ! Quelle sottise ! Quel mensonge Quelle hérésie ! Quel dicton juif ! L’art n’est que Race et Patrie »…

    Bien sûr s’agissant de l’inclassable Céline, d’aucuns préfèreront encore et toujours considérer la littérature – plus singulièrement son œuvre – comme une pure création de l’esprit, indépendante de son contenu…
    Mais alors, de quel type d’art pourraient donc relever ses fameux pamphlets ?

    JM

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  4. taomugaia

    Jean Paul et Simone, il faut bien le dire et le redire, ont passé l’essentiel de l’occupation dans les cafés de la rive gauche de Paris et au Café de Flore notamment.
    A l’heure de l’apéro (sacré, l’apéro, fallait pas déconner non plus) on retrouvait les habitués, Picasso, Prévert, Audiberti, L-P Fargue, Adamov, Odette Joyeux (elle ne prenait que du thé) ou encore Daniel Gélin.
    Ah que la vie était douce. Pourquoi la mémoire nationale n’a t-elle pas retenu l’immense mérite de ces résistants ?

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