Gauguin aux Marquises

Gauguin aux Marquisers

 

« Les femmes sont lassives au soleil redouté et s’il n’y a pas d’hiver, cela n’est pas l’été, et par manque de brise le temps s’immobilise aux Marquises » Jacques Brel 

C’est parce qu’il aspirait à retrouver la pureté originelle de l’humanité que Paul Gauguin s’est installé en Polynésie. Avant de partir, il écrit à Daniel de Monfreid:

« Je vais aller à Tahiti et j’espère y finir mon existence. Je jure que mon art que vous aimez n’est qu’en germe et j’espère là-bas le cultiver pour moi-même à l’état primitif et sauvage. Qu’importe la gloire pour les autres ! Gauguin est fini pour ici.  »

Voici un extrait de Noa Noa : « J’étais donc, moi, l’homme civilisé, inférieur, pour l’instant, aux sauvages vivant heureux autour de moi, dans un lieu où l’argent, qui ne vient pas de la nature, ne peut servir à l’acquisition des biens essentiels que la nature produit ; et comme, l’estomac vide, je songeais tristement à ma situation, j’aperçus un indigène qui gesticulait vers moi en criant.

Les gestes, très expressifs, traduisaient la parole et je compris : mon voisin m’invitait à dîner. Mais j’eus honte. D’un signe de tête je refusai. Quelques minutes après, une petite fille déposait sur le seuil de ma porte, sans rien dire, quelques aliments proprement entourés de feuilles fraîches cueillies, puis se retirait. J’avais faim ; silencieusement aussi j’acceptai. Un peu plus tard, l’homme passa devant ma case et, me souriant, sans s’arrêter, me dit sur le ton interrogatif ce seul mot : « Paia ? ». Je devinai : « Es-tu satisfait ? »

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l’apprivoisement réciproque. Sauvages ! Ce mot me venait inévitablement sur les lèvres quand je considérais ces êtres noirs aux dents de cannibales.

Déjà pourtant je commençais à comprendre leur grâce réelle. Cette petite tête brune aux yeux tranquilles, par terre, sous des touffes de larges feuilles de giromons, ce petit enfant qui m’étudiait à mon insu et s’enfuit quand mon regard rencontra le sien…

Comme eux pour moi, j’étais pour eux un objet d’observation, l’inconnu, celui qui ne sait ni la langue ni les usages, ni même l’industrie la plus initiale, la plus naturelle de la vie. Comme eux pour moi, j’étais pour eux le « Sauvage ». Et c’est moi qui avais tort, peut-être.

Quittant Tahiti, Gauguin s’embarque pour les Marquises à bord du navire « La Croix du Sud » le 10 septembre 1901 pour atteindre l’île d’Hiva Oa. Par l’entremise des missionnaires, il obtient un terrain à Atuona et construit une maison qu’il baptise « Maison du Jouir ». Les habitants des Marquises vivent sous la domination des missionnaires et des gendarmes qui font la loi.


 

Les autochtones fréquentent la « Maison du Jouir »  de Koké ( son surnom polynésien). Il dispose d’un cuisinier du nom de Kahui, un jardinier et deux servantes. Il sut persuader une famille d’installer chez lui une jeune fille de 14 ans, prénomée Vaeoho Marie-Rose pour qu’elle devienne sa vahiné; après avoir offert des  cadeaux somptueux aux parents ( 8 mètres de mousseline, 20 mètres de cotonnades, trois douzaines de rubans, une douzaine de dentelles, quatre bobines de fil et une machine à coudre.)

Dans une lettre à son ami Monfreid il écrit :  » Je suis de plus en plus heureux de ma détermination et je vous assure qu’au point de vue de la peinture, c’est admirable. Des modèles ! […] Dans mon isolement ici, on a de quoi se retremper. Ici, la poésie se dégage toute seule et il suffit de se laisser aller au rêve en peignant pour la suggérer. Je demande seulement deux années de santé, et pas trop de tracas d’argent qui ont maintenant une prise excessive sur mon témpérament nerveux, pour arriver à une certaine maturité dans mon art. » 

Enfin débarrassé des soucis d’argent, il peint avec plaisir.  Mais la brouille est constante avec les missionnaires et les gendarmes. Gauguin a sculpté d’affreuses statuettes dont une représentation de l’évêque avec sa gouvernante nue ! Ces « chefs d’œuvre » trônent dans son jardin, provoquant  l’exaspération des victimes.

De plus, au grand dame des autorités locales, il prend systématiquement la défense des marquisiens contre ceux qui tentent, non sans mal, d’imposer le régime colonial avec  lois et décrets édictés par la métropole. Il était venu dans ce bout du monde des Marquises pensant qu’il  » était temps de filer vers un pays plus simple et avec moins de fonctionnaires. »

En septembre 1902, Gauguin est à nouveau souffrant. Il écrit beaucoup dont notamment : « Les racontars de Rapin », « Les temps modernes et les christianismes » et « Avant et après ».
Au début de l’année 1903, il finit par provoquer la colère du lieutenant de gendarmerie.

La machine administrative a trouvé le prétexte qu’elle attendait pour l’empêcher de nuire. Une lettre à l’administration locale dans laquelle il dit :

– » Si d’une part vous faites des lois spéciales qui empêchent (les indigènes) de boire, tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire, si d’autres part, leurs paroles, leurs affirmations en justice deviennent nulles, il est inconcevable qu’on leur dise qu’ils sont électeurs français, qu’on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses. Singulière ironie de cette considération hypocrite de Liberté, Egalité,Fraternité, en regard de ce dégoûtant spectacle d’hommes qui ne sont plus que de  la chair à contributions de toutes sortes, et à l’arbitraire du gendarme. »

Ecrire de pareilles choses en plein déferlement de la bonne conscience colonisatrice tenait de l’héroïsme. Gauguin sera condamné pour diffamation à 500 francs-or d’amende et trois mois de prison ferme.

 Répondant à un courrier dans lequel Gauguin manifestait sa lassitude, son ami Monfreid, dans une dernière lettre lui écrit :

« Vous êtes actuellement et pour toujours un artiste inouï, qui, du fond de l’Océanie, envoie ses oeuvres déconcertantes, inimitables, les oeuvres définitives d’un grand homme pour ainsi dire disparu du monde … Vous ne devez pas revenir ! Bref, vous jouissez de l’immunité des grands morts, vous êtes passé dans l’histoire de l’art. »

 

Il prépare son dossier de défense pour faire appel, mais le 8 Mai 1903, son voisin Tioka le découvre mort, couché sur le bord du lit de la « Maison du Jouir ». On trouva une bouteille vide sur la table, elle avait pu contenir du laudanum ou de la morphine.

Mort à 54 ans, sa tombe est dans le cimetière d’Atunoa sur l’île d’Hiva Oa là où Jaques Brel repose aussi.

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4 thoughts on “Gauguin aux Marquises

  1. Jean-Michel

    Qui disait que ce n’est pas l’artiste qui est en avance sur son époque mais l’époque qui est en retard sur l’artiste véritable?

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  2. JM Post author

    Un petit tour aux Marquises ?

    Que nous vaut ce subit intérêt pour Gauguin et son bref passage sur la « terre des hommes » – te henua enata – ainsi que la nomment les Marquisiens ?
    L’art et quelques précisions peut-être…

    Koke – c’est de la sorte que l’on prononçait en fait le « mot Gauguin », avec un son « é » final – est retrouvé mort par son voisin et ami Tioka, le 8 mai 1903 ; il allait avoir 55 ans et devait incessamment quitter Atuona, à nouveau sans le sou, afin de se faire soigner à Tahiti.

    Depuis cette fin brutale, que de choses ont été dites, puis écrites, concernant « l’homme qui fait les hommes » comme le désignait aussi ses chers « indigènes des Marquises », auxquels – à l’instar d’autres Occidentaux en quête de la « Nouvelle Cythère » – il voulait tant s’assimiler (voir sa correspondance avec André Fontainas )…
    Ses nombreux conflits avec les autorités civiles et religieuses sont restés célèbres, d’autant que ses prises de positions et son mode de vie allaient généralement à l’encontre du système en place. Mais ses engagements furent souvent contradictoires ; il savait se montrer généreux et avare avec les Marquisiens, à la fois défenseur des colons et contempteur de l’administration. Encore aujourd’hui, en particulier chez de nombreux autochtones, les braises des polémiques entourant ce personnage paradoxal semblent loin de vouloir s’éteindre …

    Ainsi, en 2003 à l’occasion de la commémoration du centenaire de sa mort, lors du colloque international intitulé « l’héritage Gauguin » organisé à l’université de la Polynésie française, la controverse réapparut tout aussitôt. Koke, pourfendeur de la colonisation, y est traité de « pédophile, syphilitique, perverti » …Lui qui se voulait tellement proche des ces peuples, est accusé – comme d’autres Occidentaux célèbres ayant crée ou entretenu les mythes réducteurs de « Tahiti paradis » – d’avoir participé à l’oppression des Polynésiens …
    Ces propos tenus par l’auteur Chantal Spitz furent ovationnés par une grande partie de l’assistance qui se leva face à un parterre médusé de spécialistes de l’histoire de l’art, d’ethnologues et d’écrivains venus du monde entier !
    (Voir l’original de cette intervention sur http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/spitz_gauguin.html

    Selon lui à la recherche de « la vraie vie », Gauguin détestait sans doute le système colonial en place … Et bien qu’il en profitât à l’occasion, il en dénonçait cependant régulièrement les abus, du moins durant son séjour aux Marquises…
    En tous cas cent ans plus tard, il aura permis – bien involontairement – de mettre le doigt sur le fossé qui existe aujourd’hui entre l’image très négative que l’homme a laissé chez une population polynésienne dessaisie de ses racines et celle retenue par de nombreux exégètes et admirateurs de ce grand peintre, dont l’œuvre demeure unique …

    Est-ce vraiment une ironie du sort ?
    Et que représente in fine Gauguin pour les Marquisiens ?
    Peut-être simplement un autre mythe, dont bien malgré eux, ils ont été à la fois les sujets et les créateurs …

    JM

    PS :

    1°/ Parmi ses œuvres que vous présentez dans votre communication, 5 seulement furent réalisées aux Marquises.
    2°/ En pièce jointe une de mes photos des fameux pics de l’île de Ua Pou, tels qu’ils sont visibles au village de Hakahau… ils jouent un rôle important dans la légende racontant la construction de la maison Marquises…

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  3. Razzouk

    Pauvre malheureux triste histoire et dire qu’aujourd’hui il a une valeur oui une valeur marchande et mourir dans cette tristesse ça devrait être pénible. Au plaisir de connaître encore mieux gauguin paul. Salutations Hassan

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